Bible du Chemin Testament Kardecien ©

Revue spirite — Année III — Novembre 1860.

 <<< 


Entretiens familiers d’Outre-tombe.


BALTHAZAR, OU L’ESPRIT GASTRONOME.

(Société, 19 octobre 1860.)

1. — Dans une réunion spirite particulière un Esprit s’est présenté spontanément, sous le nom de Balthazar ; il a dicté la phrase suivante par coups frappés : «  J’aime la bonne chère et les belles ; vivent le melon et le homard, la demi-tasse et le petit-verre. »

Il nous a semblé que de pareilles dispositions, chez un habitant du monde invisible, pouvaient donner lieu à une étude sérieuse, et qu’on devait pouvoir en tirer un enseignement instructif sur les facultés et les sensations de certains Esprits. C’était, à notre avis, un intéressant sujet d’observation qui s’était présenté de lui-même, ou mieux encore qui avait peut-être été envoyé par les Esprits élevés, désireux de nous fournir des moyens de nous instruire ; nous serions donc coupables de n’en pas profiter. Il est évident que cette phrase burlesque révèle, de la part de cet Esprit, une nature toute spéciale dont l’étude peut jeter une nouvelle lumière sur ce qu’on peut appeler la physiologie du monde spirite.

C’est pourquoi la société a cru devoir l’évoquer, non par un motif futile, mais dans l’espoir d’y trouver un nouveau sujet d’instruction.

Certaines personnes croient qu’on ne peut rien apprendre qu’avec l’Esprit des grands hommes : c’est une erreur. Les Esprits d’élite peuvent seuls sans doute nous donner des leçons de haute philosophie théorique, mais ce qui ne nous importe pas moins, c’est la connaissance de l’état réel du monde invisible. Par l’étude de certains Esprits, nous prenons en quelque sorte la nature sur le fait ; c’est en voyant les plaies qu’on peut trouver le moyen de les guérir. Comment nous rendrions-nous compte des peines et des souffrances de la vie future si nous n’avions pas vu des Esprits malheureux ? Par eux nous comprenons que l’on peut souffrir beaucoup sans être dans le feu et dans les tortures matérielles de l’enfer, et cette conviction, que donne le spectacle des bas-fonds de la vie spirite, n’est pas une des causes qui ont le moins contribué à rallier des partisans à la doctrine.


2. [Première entretien avec Balthazar.]


1. Évocation. — R. Mes amis, me voici devant une grande table, mais nue, hélas !


2. Cette table est nue, c’est vrai, mais veuillez nous dire à quoi vous servirait qu’elle fût chargée de mets ; qu’en feriez-vous ? — R. J’en sentirais le parfum, comme autrefois j’en savourais le goût.


Remarque. Cette réponse est tout un enseignement. Nous savons que les Esprits ont nos sensations, et qu’ils perçoivent les odeurs aussi bien que les sons. A défaut de pouvoir manger, un Esprit matériel et sensuel se repaît de l’émanation des mets ; il les savoure par l’odorat, comme de son vivant, il le faisait par le sens du goût. Il y a donc quelque chose de véritablement matériel dans sa jouissance ; mais comme en définitive il y a plus de désir que de réalité, cette jouissance même, en aiguillonnant les désirs, devient un supplice pour les Esprits inférieurs, qui ont encore conservé les passions humaines.


3. Parlons très sérieusement, je vous prie ; notre but n’est nullement de plaisanter, mais de nous instruire. Veuillez donc répondre sérieusement à nos questions, et au besoin vous faire assister par un Esprit plus éclairé, si cela est nécessaire.

Vous avez un corps fluidique, nous le savons ; mais dites-nous si, dans ce corps, il y a un estomac ? — R. Estomac fluidique aussi, où les odeurs seules peuvent passer.


4. Quand vous voyez des mets appétissants, éprouvez-vous le désir d’en manger ? — R. Manger, hélas ! je ne le puis plus ; pour moi ces mets sont ce que sont les fleurs pour vous : vous les sentez, mais vous ne les mangez pas ; cela vous contente ; eh ben ! je suis content aussi.


5. Cela vous fait-il plaisir de voir manger les autres ? — R. Beaucoup, quand je suis là.


6. Eprouvez-vous le besoin de manger et de boire ? Remarquez que nous disons le besoin ; tout à l’heure nous avons dit le désir, ce qui n’est pas la même chose. — R. Besoin, non ; mais désir, oui, toujours.


7. Ce désir est-il pleinement satisfait par l’odeur que vous aspirez ; est’ce pour vous la même chose que si vous mangiez réellement ? — R. C’est comme si je vous demandais si la vue d’un objet que vous désirez ardemment remplace pour vous la possession de cet objet.


8. Il semblerait, d’après cela, que le désir que vous éprouvez doit être un vrai supplice, ne pouvant pas avoir la jouissance réelle ? — R. Supplice plus grand que vous ne croyez ; mais je tâche de m’étourdir en me faisant illusion.


9. Votre état nous semble assez matériel ; dites-nous si vous dormez quelquefois ? — R. Non ; j’aime à flâner un peu partout.


10. Le temps vous paraît-il long ? vous ennuyez-vous quelquefois  ? — R. Non ; je parcours les halles, les marchés ; je vais voir arriver la marée, et cela m’occupe bien et beaucoup.


11. Que faisiez-vous quand vous étiez sur terre ?


Nota. — Quelqu’un dit : sans doute il était cuisinier.


R. Gourmand, non glouton ; avocat, fils de gourmand  †  ; petit-fils de gourmand  †  ; mes pères étaient fermiers généraux.  † 

L’Esprit répondant ensuite à la réflexion précédente ajoute : Tu vois bien que je n’étais pas cuisinier ; je ne t’aurais pas invité à mes déjeuners ; tu ne sais ni boire ni manger.


12. Y a-t-il longtemps que vous êtes mort ? — R. Il y a une trentaine d’années : à quatre-vingts ans.


13. Voyez-vous d’autres Esprits plus heureux que vous ? — R. Oui, j’en vois qui font consister leur bonheur à louer Dieu ; je ne connais pas encore cela ; mes pensées rasent la terre.


14. Vous rendez-vous compte des causes qui les rendent plus heureux que vous ? — R. Je ne les apprécie pas encore, comme celui qui ne sait ce que c’est qu’un plat recherché ne l’apprécie pas ; cela viendra peut-être.

Adieu ; je vais à la recherche d’un bon petit souper bien délicat et bien succulent.

BALTHAZAR.


Remarque. Cet Esprit est un véritable type ; il fait partie de cette classe nombreuse d’êtres invisibles qui ne se sont nullement élevés au-dessus de la condition de l’humanité ; ils n’ont de moins que le corps matériel, mais leurs idées sont exactement les mêmes. Celui-ci n’est pas un mauvais Esprit ; il n’a contre lui que la sensualité qui est à la fois pour lui un supplice et une jouissance ; comme Esprit il n’est donc pas très malheureux ; il est même heureux à sa manière ; mais Dieu sait ce qui l’attend dans une nouvelle existence ; un triste retour pourra bien le faire réfléchir, et développer en lui le sens moral encore étouffé par la prépondérance des sens.


3. Balthazar ou l’Esprit gastronome — 2° Entretien.

[Revue de décembre 1860.]

Un de nos abonnés, en lisant, dans la Revue Spirite du mois de novembre, l’évocation de l’Esprit qui s’est fait connaître sous le nom de Balthazar, crut y reconnaître un homme qu’il avait personnellement connu, et dont la vie et le caractère coïncidaient parfaitement avec tous les détails rapportés ; il ne douta pas que ce ne fût lui qui s’était manifesté sous un nom de fantaisie, et nous pria de nous en assurer par une nouvelle évocation. Selon lui, Balthazar n’était autre que M. G… de la R…  †  connu par ses excentricités, sa fortune et ses goûts gastronomiques.


1. Évocation. — R. Ah ! me voici ; mais vous n’avez jamais rien à m’offrir ; décidément vous n’êtes pas aimables.


2. Veuillez nous dire ce que nous pourrions vous offrir pour vous être agréables ? — R. Oh ! peu de chose ; un petit thé ; un petit souper bien fin, j’aimerais mieux ça et ces dames aussi, sans compter que les messieurs ici présents ne le laisseraient pas de côté ; convenez-en.


3. Avez-vous connu un certain M. G… de la R… ? — R. Vous êtes curieux, je crois.


4. Non, ce n’est pas par curiosité ; dites-nous, je vous prie, si vous l’avez connu. — R. Vous tenez donc à découvrir mon incognito.


5. Donc vous êtes M. G… de la R… ?  †  — R. Hélas ! oui, sans table et sans déjeuner.


6. Ce n’est pas nous qui avons découvert votre incognito ; c’est un de vos amis ici présent qui vous a reconnu. — R. C’est un bavard ; il aurait dû se taire.


7. En quoi cela peut-il vous nuire ? — R. En rien ; mais j’aurais désiré ne pas me faire connaître tout de suite. C’est égal, je ne cacherai pas mes goûts pour cela ; si tu connais les soupers que je donnais, conviens franchement qu’ils étaient bons, et qu’ils avaient une valeur qu’on n’apprécie plus aujourd’hui.


8. Non, je ne les connais pas ; mais parlons un peu sérieusement, je vous prie, et mettons de côté les dîners et les soupers qui ne nous apprennent rien ; notre but est de nous instruire, c’est pourquoi nous vous prions de nous dire quel sentiment vous a porté, le jour de votre réception comme avocat, à faire dîner vos confrères dans une salle à manger décorée en chambre mortuaire ? — R. Ne démêlez-vous pas, au milieu de toutes mes excentricités de caractère, un fond de tristesse causé par les erreurs de la société, surtout par l’orgueil de celle que je fréquentais, et dont je faisais partie par ma naissance et ma fortune ? Je cherchais à étourdir mon cœur par toutes les folies imaginables, et l’on m’appelait fou, extravagant ; peu m’importait ; en sortant de ces soupers si vantés par leur originalité, je courais faire une bonne action que l’on ignorait, mais cela m’était égal, mon cœur était satisfait, les hommes l’étaient aussi ; ils riaient de moi, tandis que je m’amusais d’eux. Que ne parlez-vous de ce souper où chaque convive avait son cercueil derrière lui ! leurs mines allongées me distrayaient beaucoup ; aussi vous le voyez, c’était la folie apparente unie à la tristesse du cœur.


9. Quelle est votre opinion actuelle sur la Divinité ? — R. Je n’ai pas attendu de n’avoir plus de corps pour croire à Dieu ; seulement ce corps que j’ai assez aimé a matérialisé mon Esprit au point qu’il lui faudra assez longtemps pour qu’il ait brisé tous ses liens terrestres, tous les liens des passions qui l’attachaient à la terre.


Remarque. On voit que d’un sujet frivole en apparence on peut souvent tirer d’utiles enseignements. N’y a-t-il pas quelque chose d’éminemment instructif dans cet Esprit qui conserve au-delà de la tombe des instincts corporels, et qui reconnaît que l’abus des passions a en quelque sorte matérialisé son esprit ?


.

Ouvrir