Bible du Chemin Testament Kardecien ©

Œuvres posthumes — Première Partie.

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Chapitre 17.


LA VIE FUTURE.

La vie future n’est plus un problème : c’est un fait acquis à la raison et à la démonstration pour la presque unanimité des hommes, car ses négateurs ne forment qu’une infime minorité, malgré le bruit qu’ils s’efforcent de faire. Ce n’est donc pas sa réalité que nous nous proposons de démontrer ici ; ce serait se répéter sans rien ajouter à la conviction générale. Le principe étant admis, comme prémices, ce que nous proposons, c’est d’examiner son influence sur l’ordre social et la moralisation, selon la manière dont il est envisagé.

Les conséquences du principe contraire, c’est-à-dire du néantisme, sont également trop connues et trop bien comprises pour qu’il soit nécessaire de les développer à nouveau. Nous dirons seulement que, s’il était démontré que la vie future n’existe pas, la vie présente serait sans autre but que l’entretien d’un corps qui, demain, dans une heure, pourrait cesser d’exister et tout, dans ce cas, serait fini sans retour. La conséquence logique d’une telle condition de l’humanité serait la concentration de toutes les pensées sur l’accroissement des jouissances matérielles, sans souci du préjudice d’autrui, car pourquoi se priver, s’imposer des sacrifices ? quelle nécessité de se contraindre pour s’améliorer, se corriger de ses défauts ? Ce serait encore la parfaite inutilité du remords, du repentir, puisqu’on n’aurait rien à espérer ; ce serait enfin la consécration de l’égoïsme et de la maxime : Le monde est aux plus forts et aux plus adroits. Sans la vie future, la morale n’est qu’une contrainte, un code de convention imposé arbitrairement, mais elle n’a aucune racine dans le cœur. Une société fondée sur une telle croyance, n’aurait d’autre lien que la force, et tomberait bientôt en dissolution.

Qu’on n’objecte pas que, parmi les négateurs de la vie future, il y a d’honnêtes gens, incapables de faire sciemment du tort à autrui et susceptibles des plus grands dévouements ! Disons d’abord que, chez beaucoup d’incrédules, la négation de l’avenir est plutôt une fanfaronnade, une jactance, l’orgueil de passer pour des esprits forts, que le résultat d’une conviction absolue. Dans le for intime de leur conscience, il y a un doute qui les importune, c’est pourquoi ils cherchent à s’étourdir ; mais ce n’est pas sans une secrète arrière-pensée qu’ils prononcent le terrible rien qui les prive du fruit de tous les travaux de l’intelligence et brise à jamais les plus chères affections. Plus d’un de ceux qui crient le plus fort, sont les premiers à trembler à l’idée de l’inconnu ; aussi, quand approche le moment fatal d’entrer dans cet inconnu, bien peu s’endorment du dernier sommeil avec la ferme persuasion qu’ils ne se réveilleront pas quelque part, car la nature ne perd jamais ses droits.

Disons donc que chez le plus grand nombre, l’incrédulité n’est que relative ; c’est-à-dire que, leur raison n’étant satisfaite ni des dogmes, ni des croyances religieuses, et n’ayant trouvé nulle part de quoi combler le vide qui s’était fait en eux, ils ont conclu qu’il n’y avait rien et bâti des systèmes pour justifier la négation ; ils ne sont donc incrédules que faute de mieux. Les incrédules absolus sont fort rares, si toutefois il en existe.

Une intuition latente et inconsciente de l’avenir peut donc en retenir un certain nombre sur la pente du mal, et l’on pourrait citer une foule d’actes, même chez les plus endurcis, qui témoignent de ce sentiment secret qui les domine à leur insu.

Il faut dire aussi que, quel que soit le degré de l’incrédulité, les gens d’une certaine condition sociale sont retenus par le respect humain ; leur position les oblige à se maintenir dans une ligne de conduite très réservée ; ce qu’ils redoutent par-dessus tout, c’est la flétrissure et le mépris, qui, en leur faisant perdre, par la déchéance du rang qu’ils occupent, la considération du monde, les priveraient des jouissances qu’ils s’y procurent ; s’ils n’ont pas toujours le fond de la vertu, ils en ont au moins le vernis. Mais pour ceux qui n’ont aucune raison de tenir à l’opinion, qui se moquent du qu’en dira-t-on, et l’on ne disconviendra pas que ce ne soit la majorité, quel frein peut être imposé au débordement des passions brutales et des appétits grossiers ? Sur quelle base appuyer la théorie du bien et du mal, la nécessité de réformer leurs mauvais penchants, le devoir de respecter ce que possèdent les autres, alors qu’eux-mêmes ne possèdent rien ? Quel peut être le stimulant du point d’honneur pour des gens à qui l’on persuade qu’ils ne sont plus que des animaux ? La loi, dit-on, est là pour les maintenir ; mais la loi n’est pas un code de morale qui touche le cœur ; c’est une force qu’ils subissent et qu’ils éludent s’ils le peuvent ; s’ils tombent sous ses coups, c’est pour eux une mauvaise chance ou une maladresse qu’ils tâchent de réparer à la première occasion.

Ceux qui prétendent qu’il y a plus de mérite pour les incrédules à faire le bien sans l’espoir d’une rémunération dans la vie future à laquelle ils ne croient pas, s’appuient sur un sophisme tout aussi peu fondé. Les croyants disent aussi que le bien accompli en vue des avantages qu’on en peut recueillir, est moins méritoire ; ils vont même plus loin, car ils sont persuadés que, selon le mobile qui fait agir, le mérite peut être complètement annulé. La perspective de la vie future n’exclut pas le désintéressement dans les bonnes actions, parce que le bonheur dont on y jouit est avant tout subordonné au degré d’avancement moral ; or, les orgueilleux et les ambitieux y sont parmi les moins bien partagés. Mais les incrédules qui font le bien sont-ils aussi désintéressés qu’ils le prétendent ? S’ils n’attendent rien de l’autre monde, n’espèrent-ils rien de celui-ci ? L’amour-propre n’y trouve-t-il jamais son compte ? Sont-ils insensibles aux suffrages des hommes ? Ce serait là un degré de perfection rare, et nous ne croyons pas qu’il y en ait beaucoup qui y soient amenés par le seul culte de la matière.

Une objection plus sérieuse est celle-ci : Si la croyance à la vie future est un élément moralisateur, pourquoi les hommes, à qui on la prêche depuis qu’ils sont sur la terre, sont-ils également si mauvais ?

D’abord, qui dit qu’ils ne seraient pas pires sans cela ? On n’en saurait douter, si l’on considère les résultats inévitables du néantisme popularisé. Ne voit-on pas, au contraire, en observant les différents échelons de l’humanité, depuis la sauvagerie jusqu’à la civilisation, marcher de front le progrès intellectuel et moral, l’adoucissement des mœurs et l’idée plus rationnelle de la vie future ? Mais cette idée, encore très imparfaite, n’a pu exercer l’influence qu’elle aura nécessairement à mesure qu’elle sera mieux comprise et que l’on acquerra des notions plus justes sur l’avenir qui nous est réservé.

Quelque ferme que soit la croyance en l’immortalité, l’homme ne se préoccupe guère de son âme, qu’à un point de vue mystique. La vie future, trop peu clairement définie, ne l’impressionne que vaguement ; ce n’est qu’un but qui se perd dans le lointain, et non un moyen, parce que le sort y est irrévocablement fixé et que nulle part on ne l’a présentée comme progressive ; d’où l’on conclut que l’on sera, pour l’éternité, ce que l’on est en sortant d’ici. D’ailleurs le tableau que l’on en fait, les conditions déterminantes du bonheur ou du malheur que l’on y éprouve, sont loin, surtout dans un siècle d’examen comme le nôtre, de satisfaire complètement la raison. Puis, elle ne se rattache pas assez directement à la vie terrestre ; entre les deux, il n’y a aucune solidarité, mais un abîme, de sorte que celui qui se préoccupe principalement de l’une des deux, perd presque toujours l’autre de vue.

Sous l’empire de la foi aveugle, cette croyance abstraite avait suffi aux inspirations des hommes ; alors ils se laissaient conduire ; aujourd’hui, sous le règne du libre examen, ils veulent se conduire eux-mêmes, voir par leurs propres yeux et comprendre ; les vagues notions de la vie future ne sont pas à la hauteur des idées nouvelles et ne répondent plus aux besoins créés par le progrès. Avec le développement des idées, tout doit progresser autour de l’homme, parce que tout se tient, tout est solidaire dans la nature : sciences, croyances, cultes, législations, moyens d’action ; le mouvement en avant est irrésistible, parce qu’il est la loi de l’existence des êtres ; quoi que ce soit qui reste en arrière, au-dessous du niveau social, est mis de côté, comme des vêtements qui ne sont plus à la taille, et, finalement, est emporté par le flot qui monte.

Ainsi en est-il des idées puériles sur la vie future dont se contentaient nos pères ; persister à les imposer aujourd’hui serait pousser à l’incrédulité. Pour être acceptée par l’opinion et pour exercer son influence moralisatrice, la vie future doit se présenter sous l’aspect d’une chose positive, tangible en quelque sorte, capable de supporter l’examen ; satisfaisante pour la raison, sans rien laisser dans l’ombre. C’est au moment où l’insuffisance des notions de l’avenir ouvrait la porte au doute et à l’incrédulité, que de nouveaux moyens d’investigation sont donnés à l’homme pour pénétrer ce mystère et lui faire comprendre la vie future dans sa réalité, dans son positivisme, dans ses rapports intimes avec la vie corporelle.

Pourquoi prend-on, en général, si peu de souci de la vie future ? C’est cependant une actualité, puisque chaque jour on voit des milliers d’hommes partir pour cette destination inconnue ? Comme chacun de nous doit fatalement partir à son tour et que l’heure du départ peut sonner à toute minute, il semble naturel de s’inquiéter de ce qu’il en adviendra. Pourquoi ne le fait-on pas ? Précisément parce que la destination est inconnue, et qu’on n’a eu, jusqu’à présent, aucun moyen de la connaître. L’inexorable science est venue la déloger des lieux où on l’avait circonscrite. Est-elle près ? Est-elle loin ? Est-elle perdue dans l’infini ? Les philosophies des temps passés ne répondent pas, parce qu’elles n’en savent rien elles-mêmes ; alors on se dit : « Il en sera ce qu’il en sera » ; de là l’indifférence.

On nous apprend bien qu’on y est heureux ou malheureux selon qu’on a bien ou mal vécu ; mais cela est si vague ! En quoi consistent ce bonheur et ce malheur ? Le tableau qu’on nous en fait est tellement en désaccord avec l’idée que nous nous faisons de la justice de Dieu, semé de tant de contradictions, d’inconséquences, d’impossibilités radicales, qu’involontairement on est saisi par le doute, si ce n’est par l’incrédulité absolue, et puis l’on se dit que ceux qui se sont trompés sur les lieux assignés aux séjours futurs ont pu, de même, être induits en erreur sur les conditions qu’ils assignent à la félicité et à la souffrance. D’ailleurs, comment serons-nous dans ce monde-là ? y serons-nous des êtres concrets ou abstraits ? y aurons-nous une forme, une apparence ? Si nous n’avons rien de matériel, comment peut-on y endurer des souffrances matérielles ? Si les heureux n’ont rien à faire, l’oisiveté perpétuelle au lieu d’une récompense devient un supplice, à moins d’admettre le Nirvana du Bouddhisme qui n’est guère plus enviable.

L’homme ne se préoccupera de la vie future que lorsqu’il y verra un but nettement et clairement défini, une situation logique répondant à toutes ses aspirations, résolvant toutes les difficultés du présent, et qu’il n’y trouvera rien que la raison ne puisse admettre. S’il se préoccupe du lendemain, c’est parce que la vie du lendemain se lie intimement à la vie de la veille ; elles sont solidaires l’une de l’autre : il sait que de ce qu’il fait aujourd’hui dépend la position de demain, et de ce qu’il fera demain dépendra la position du surlendemain, et ainsi de suite.

Telle doit être pour lui la vie future, quand celle-ci ne sera plus perdue dans les nuages de l’abstraction, mais une actualité palpable, complément nécessaire de la vie présente, une des phases de la vie générale, comme les jours sont des phases de la vie corporelle ; quand il verra le présent réagir sur l’avenir, par la force des choses, et surtout quand il comprendra la réaction de l’avenir sur le présent : quand, en un mot, il verra le passé, le présent et l’avenir s’enchaîner par une inexorable nécessité, comme la veille, le jour et le lendemain dans la vie actuelle, oh ! alors ses idées changeront du tout au tout, parce qu’il verra dans la vie future, non seulement un but, mais un moyen ; non un effet éloigné, mais actuel ; c’est alors aussi que cette croyance exercera forcément, et par une conséquence toute naturelle, une action prépondérante sur l’état social et la moralisation.

Tel est le point de vue sous lequel le Spiritisme nous fait envisager la vie future.


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